ruban de macadam à flan de montagend dans l'arrière pays nicois
Départ de l'ironman, personne en combinaison noir qui plonge dans l'eau
Tourette sur loup, village médiéval dans l'arrière pays niçois avec en arrière plan le massif de l'Esterel dans une couleur cuivrée

Trois hommes dans un Ironman : chronique d'une aventure sportive

22 septembre 2023

2023 serait l’année de la remise au sport !
Pour s’y astreindre, participer à l’Ironman de Nice, 8 mois plus tard semblait la solution la plus évidente.

Manu, Augustin et moi avions signé, une inscription à prix d’or, un engagement irrévocable , il n’y avait plus l'ombre d'un doute, dans huit mois nous serions des athlètes des vrais !


Jeudi 13 juin 2024 (8 mois plus tard)

18h, nous sautons dans un TGV Max, direction Nice, nos vélos sont ingénieusement pliés dans le double-toit d’une tente.

Cinq heures de trajet, nous dressons le bilan sportif de notre année : 

  • – Manu était un sérieux candidat, il avait couru 7 fois en janvier avant une blessure qui l’avait mis sur le flanc. Deux semaines de randonnée sur le chemin de Saint-Jacques, le mois dernier, étaient tout de même à mettre à son crédit : bonus spirituel et musculaire.

  • – Augustin lui avait arrêté de fumer. Il courait régulièrement, avait investi dans un home-trainer et nagé une fois par semaine ces trois derniers mois. Les actes en face des objectifs, il partait clairement favori.

    • – Moi ? J’avais sérieusement pris goût à la natation, fréquentais les couloirs moyens et rapides de la piscine Keller, deux fois par semaine. Certains week-ends, mon vélo avait vu du pays. La course à pied, en revanche, restait une histoire d’amour contrariée : en septembre, j'avais essayé de séduire une amie en l’accompagnant sur vingt kilomètres. Résultat : ni son cœur, ni le mien ; seulement six mois de blessure. Depuis, j’avais couru quatre kilomètres. Une fois.

      23h. Le train nous largue à Nice. Un pastis s’impose. Logement ? Négatif.

La plage, d’abord envisagée, nous paraît trop animée.

Plan B : le square de l’abbé Isnardi, repéré sur Google Maps, un carré d’herbe sur les hauteurs de la vieille ville semble parfait pour une nuit paisible. Nous gonflons nos matelas. Le silence s’installe.

Un cri strident. Nous ne le voyons pas. Mais il est là. Un rat.

Augustin abandonne le sol en un bond, se réfugie sur un banc.

« Baltringue » ! lance Manu, implacable. Je ne tarde pas à suivre. Même sentence.

« Vous n’êtes vraiment pas abandonnés, vous devriez apprendre à faire confiance aux évènements » sermone Manu depuis le sol.

Cinq minutes plus tard. Quatre rats traversent à un bras de lui.

Le campement est plié en vingt secondes. Nous déguerpissons.

Camp de nuit à la belle étoile, duvet et tapis de sol gonflable dans le square de l'Abbé Isnardi
Petit coup de cœur : le Square l'Abbé Isnardi


Plan C  : les pontons du Vieux-Port. L’endroit est calme, parfait pour la nuit.

À peine installés, un homme surgit, quarantaine incertaine, solitaire, soliloquant, et manifestement, ivre. Notre simple présence semble le raviver il vient à notre rencontre et débite : « J’ai claqué soixante-dix balles aujourd’hui… Je sais pas comment j’ai fait. » Trois phrases plus tard : « Vous n’auriez pas du feu, les gars ? Je vous paye. » Il tend vingt euros. Je ne connaissais pas la finance comportementale mais j’étais sans nul doute en face d’un maestro.


Plan D : Saint-Jean-Cap-Ferrat, luxe, calme et volupté 

2h30 du matin. Après quelques kilomètres à vélo, nous débarquons à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Ici, la richesse impose le calme. Nous trouvons refuge sur les matelas du club de la plage Passable. L’endroit porte bien son nom. Ça fera l’affaire.

5h. La pluie. L’orage tonne.Nous battons en retraite sous la paillote.

7h30. Les premiers employés arrivent. Ils nous enjambent, prennent soin de ne pas nous arracher aux bras de Morphée.

9h. Le réveil est rude. 

– On peut commander un café ?
– Il faut une place pour la journée sur un matelas.
– Combien ?
– 120 euros.

Ça nous paraît un peu cher pour un café. On décline.

La journée passe, quelques coups de pédales, nous finissons par trahir nos principes : réservation dans l’arrière-pays. La douceur de Tourrettes-sur-Loup nous séduit.

Il faut dire que l’endroit est pittoresque. À flanc de falaise, le village du XIᵉ siècle domine la vallée du Loup et sa végétation foisonnante. À l’arrière-plan, dans une lumière cuivrée, le massif de l’Esterel plonge dans la Méditerranée. C’est un décor digne d’un western.

Dans ce cadre idyllique  Manu n’a qu’un objectif nous faire craquer, Pastis, bière, tabac, il s’emploie à nous corrompre.
L’apéro n’a jamais fait de mal à personne on ne le refuse pas. La cigarette, elle, paraît-il qu’elle tue;  et avec Augustin nous nous devons de rester en vie pour compléter l’échéance.
On ne se l’autoriserai que sur la ligne d’arrivée

Le moment est joyeux, les heures s’étirent. Après-demain, ce sera le grand jour.

Samedi 15 juin

Nous redescendons vers la mer retrouver Guillemette, Gabi et Sophie, venues nous encourager. Une baignade s’impose : l’eau est fraîche, la ville en ébullition. Nice bruisse, envahie de corps affûtés, de mollets rasés et de tee-shirts frappés « Finisher ». Ici, on ne pratique pas le sport, on le professe.

Ces derniers instants en bonne compagnie sont une parenthèse de convivialité. Nous arpentons les rues de la ville, profitons du soleil des terrasses, d’une dernière pitance.
Quelques bières plus tard, nous rejoignons le Airbnb : six dans une chambre prévue pour deux. Réveil à cinq heures, départ de la course à sept heures trente. Demain, nous ne serons plus amis, mais concurrents.

À vingt-trois heures, on éteint. Enfin, c’est ce qu’on croit. 1h plus tard personne ne dort, sauf Augustin, dont le ronflement relève clairement d’une stratégie de sabotage psychologique. Manu, dans un sursaut de lucidité, lui fracasse un oreiller sur la tête. Le traître est neutralisé.
Nous pouvons enfin sombrer !

Dimanche 16 juin 


Quelques heures plus tard, le réveil sonne. 5 h 30. Le jour est déjà levé. Nous quittons la chambre sur la pointe des pieds. Un VTC nous dépose derrière l’Opéra. Cinq cents mètres à peine nous séparent du départ.

Sur la Promenade des Anglais, l’animation est déjà frénétique : musique, haut-parleurs, la foule s’engouffre vers le départ
– Super étonnant, ce festoche, les gens sont quand même drôlement matinaux, lâche l’un
– Ou sont, les tireuses, rempile l’autre

La légèreté est notre parade. Nous ne sommes pas taillés pour rivaliser, ni avec les pros, ni avec nos ambitions d’antan. Le seul objectif : ne pas craquer avant les deux autres  !

Nous enfilons nos combinaisons, prenons place dans la file du départ. La musique enfle,  Cornfield Chase de Hans Zimmer donne le ton. La mélodie nous prend par les tripes, donne l’illusion que tout cela est possible, que la mission du jour n’est pas insensée !

Un bénévole nous rappelle gentiment à l’ordre : il faut rejoindre le sas correspondant à notre temps estimé sur 3,8 km de natation. Nos regards se croisent : aucun de nous n’a jamais nagé la moitié de cette distance.

On s’embrasse. On franchit le portique. On se jette à l’eau. Le chrono est lancé.

La Natation

La mer est d’huile, le soleil s’y reflète, insolent et doré. Petit à petit, le rivage se détache. La natation a cela de bon qu’elle oblige au silence. On se concentre sur les gestes, sur le souffle. Très vite, le vide s’installe. L’eau glisse contre mon corps et je répète le même mouvement, ce mouvement que j’ai travaillé des heures durant dans les petits bassins.
Chercher loin devant. Percer l’eau du bout des doigts. Sentir le coude suivre, puis le corps entier s’allonger. S’appuyer un bref instant sur ce bras tendu pour glisser avant de casser le coude et donner l’impulsion suivante. Parfois un coup de bras mal placé, une épaule étrangère, viennent rompre l’instant. Mais, l’état méditatif propre à cette discipline revient aussitôt : il suffit de retrouver le souffle, d’aligner le bras, et tout recommence.

Une trantaine d'athlètes nageant dans la mer à l'occasion de l'ironman de Nice 2024
Photo des professionnels, définitivement mal cadrée puisqu'on ne me voit pas


Un peu plus d’une heure après, je prends pied sur la plage. La première épreuve est derrière moi.

Mes deux compères, en revanche… je ne sais pas.


Le Vélo

Je jette la combinaison, enfile un short, un tee-shirt, croise les filles. Leur présence m’allège. Un vrai supplément d’âme. Puis je m’élance.

Cette épreuve, je l’avais longtemps rêvée. Rapidement, on quitte la ville pour s’enfoncer dans les gorges du Loup. La route s’élève, et le décor devient grandiose : un ruban de macadam suspendu à la montagne, des cyclistes en file indienne, serpentant dans la lumière du matin. La première difficulté : le col de l’Ècre. Mille mètres de dénivelé, une heure d’effort.
Le décor m’exalte, mais je me ménage. L’endurance n’est pas une vertu : c’est une prudence.

Au sommet se tient le second ravitaillement. J’avais négligé le premier ; j’aborde celui-ci avec la ferveur d’un pèlerin. Le menu est sommaire : TUC, banane, barre de chocolat, gel sucré.
J’en prends un de chaque, par principe plus que par envie. La banane, décidément, a ma préférence.

Le plateau s’ouvre devant moi. Le temps s’écoule. Les kilomètres défilent.

Je calcule. Combien de fruits faudrait-il pour rentabiliser l’inscription ?
J’additionne, je factorise, je recommence : neuf cent cinquante-trois bananes. Sur douze heures de course, une toutes les quarante-huit secondes. C’est ambitieux. Je revois ma stratégie : les barres chocolatées offrent un meilleur rendement. Ce sera désormais mon choix de raison.

Trois heures plus tard, je roule encore. Mon corps avance. Mon imagination, elle, continue de divaguer.

Le quatrième ravitaillement se tient au pied de la seconde difficulté. Là, je rencontre Martin, rémois, futur père dans trois semaines.


Nous roulons ensemble, bavardons comme deux enfants qui auraient oublié la compétition : de sport, de vie, d’amour. Le col s’efface sous nos mots. Au sommet, la dictature des hommes de fer nous rappelle à l’ordre.
Une moto surgit, nous réprimande : « Il est interdit de discuter ».
Pour devenir un Ironman, il faut construire sa légende seul.

Je souris, remets du braquet, impatient de retrouver Nice, d'avoir des nouvelles de Gus et Manu.

Cycliste cheveux au vent dans une descente rapide sous un arche en calcaire blanc dans les gorges du Loup
Augustin descendant avec verve les Gorges du Loup


La descente est somptueuse. La route s’enroule à flanc de falaise ; tantôt, on passe plein gaz sous une arche de pierre, tantôt, on négocie un virage en épingle. Au loin, la Promenade des Anglais.
Je sais ce qui m’attend. Je n’y pense pas encore.

La Course

La transition se fait dans la douceur. Je prends un long moment de répit, parle avec les filles ; leur soutien me porte.

Elles me donnent des nouvelles des garçons :
- Manu attaque la seconde difficulté, il lui reste un tiers du chemin
- Augustin devrait revenir sur Nice dans une trentaine de minutes.

Devant moi se dresse l’épreuve tant redoutée : le marathon.

Le parcours est simple : une boucle, partir de l’Opéra, filer vers l’aéroport, revenir. Quatre fois. Je m’en réjouis; cela me permettra de croiser Augustin, de communier avec lui, et, bien sûr, sous couvert d’amitié, de le surveiller. Il court bien le bougre.

Ma stratégie, soufflée par Martin sur le vélo, est rodée : ma montre sonnera toutes les minutes ; une minute de course, une minute de marche. Marcher. Courir. Respirer. Un remède efficace pour durer.

Je m’élance. Les sensations sont bonnes. Je file léger, presque insolent, et j’avale rapidement la première longueur de la Promenade des Anglais. Plus que sept.
A mi-chemin du retour, mon coeur se remplit de joie. Je croise Augustin.
Les calculs fusent : il est à un peu plus de cinq kilomètres derrière moi. Il file.

Alors, malgré tout l’amour que je lui porte, je me dote d’un plan de bataille. Dès que je l’apercevrai, j’accélérerai : Plein gaz !
Au diable la sagesse, au diable les tendons. La guerre psychologique commence.

Mais dans la seconde boucle, je le croise bien plus tôt que prévu. Bien trop tôt.

Mon plan s’effondre, il grignote son retard, avance petit par petit. Je refais les comptes : la conclusion est sans appel. Je vais me faire croquer.

Les longueurs s’enchaînent. Il en reste six, puis cinq. Je n’aperçois plus Augustin ; ça me travaille.

À quatre longueurs de la fin, explosion de joie : je croise Manu.
En m’apercevant, il se met à tanguer, et me lance :
Bapt, t’aurais pas du feu, mec ? Je te paye.
La phrase me coupe les jambes, mon grand pote est là : exsangue, au bord de tout, mais encore léger.


À partir de cet instant, je sais.
Sans calcul, sans bravade. Je sais que j’irai au bout. Le public encourage, les derniers kilomètres se fondent.

Quelques instants plus tard, la ligne d’arrivée.
Je la franchis. Peu d’euphorie. À la place, une forme de grâce.

Une journée passée dans des paysages somptueux.
Des copains précieux.


Un corps qui, contre toute attente, a tenu et qui, par moments, a même pris du plaisir.

Je pars encourager Augustin, qui franchit la ligne à son tour une grosse demi-heure plus tard.
Manu, lui, sera arrêté à dix kilomètres de l’arrivée, rattrapé par la barrière horaire.
Au bout de ses forces. Au rupteur du matin au soir. Sans jamais lâcher.

À défaut d’être un homme de fer, il aura forcé le respect : un mental d’acier, jusqu’au bout.

Les retrouvailles sont calmes. Une petite mousse. Une pizza. Les blagues ne fusent pas. Manu est vidé. Nous aussi.

Dernière galère : pas de logement.


Après quelques minutes d'errance, suivies d'une dizaine de négociation, nous dénichons une chambre d’hôtel à un prix presque raisonnable.

Retour à Paris.

Le lendemain, à dix heures, je reprends le train. Dans la chambre, tout le monde dort encore.
Moi, j’ai des courbatures d’enfer. Lever la jambe est une épreuve en soi.
Je monte les marches du métro, agrippé à la rambarde. Une retraitée m'interpelle :

–Je peux vous aider, jeune homme ?

D’homme de fer à homme de paille, il n’y a qu’un pas.